Une bande de glu enroulée autour de la tige, à une vingtaine de centimètres du sol, et c’est tout un système de défense qui s’effondre. Car sur les rosiers, les fourmis ne circulent pas au hasard : elles montent la garde. Leur cible à protéger n’est pas la plante, mais les pucerons qui la colonisent, une armée sucrière que ces ouvrières défendent bec et mandibules contre leur pire ennemi, la coccinelle.
À retenir
- Une alliance entre fourmis et pucerons vieille de 50 millions d’années s’effondre en deux minutes
- Comment reconnaître si vos rosiers sont devenus une ferme à pucerons gardée par des fourmis
- Pourquoi les traitements classiques échouent tant que les fourmis montent la garde
Une alliance vieille de 50 millions d’années
Le phénomène porte un nom scientifique, la trophobiose. Les espèces concernées répondent à la palpation par les fourmis en secrétant du miellat qui constitue pour ces dernières un complément alimentaire riche en sucre, une relation comportementale appelée trophobiose, obligatoire ou facultative selon les espèces. Rien de récent là-dedans : cette coopération existe au moins depuis l’Oligocène, il y a 50 millions d’années. Pour situer l’ancienneté du deal, les pucerons produisaient déjà leur miellat sucré bien avant que les premières roses n’apparaissent sur Terre.
Le mécanisme est presque agricole. Les fourmis élèvent les pucerons pour les traire, comme l’homme le fait avec le bétail, et repoussent leurs prédateurs, notamment les larves de syrphes et les coccinelles, tout en nettoyant la colonie des dépôts de miellat sur les feuilles. Ce ménage n’est pas un détail : en éliminant les résidus sucrés, les fourmis freinent le développement de champignons qui menaceraient leur propre garde-manger. Le résultat, pour le jardinier, c’est une colonie de pucerons qui prospère à l’abri de ses ennemis naturels et qui peut vider un rosier fragilisé en quelques semaines à peine.
Le signal qui ne trompe pas sur la tige
Comment savoir si vos rosiers sont concernés ? Il suffit d’observer la circulation au pied de la plante. Approchez-vous du rosier, observez la base puis la tige principale : si une file de fourmis monte et descend régulièrement, comme sur une petite autoroute miniature, il y a de fortes chances que des pucerons soient installés plus haut. Un passage isolé de quelques ouvrières n’a rien d’alarmant. En revanche, un va-et-vient continu et organisé signale une colonie déjà bien installée sur les jeunes pousses.
L’autre indice, plus tactile, c’est cette sensation de feuillage poisseux qu’on a tous connue sans forcément l’associer aux pucerons. Cette sensation collante vient du miellat, vite recouvert par la fumagine, ce dépôt noir qui étouffe le feuillage. Boutons qui peinent à s’ouvrir, jeunes pousses crispées, feuilles gondolées : quand ces symptômes s’accumulent en même temps que le ballet des fourmis, le diagnostic est posé. La reproduction, elle, va vite. Dès la mi-avril, les pucerons se multiplient par parthénogenèse, une femelle clonant sa descendance et pouvant donner jusqu’à 10 générations en une saison.
La bande engluée, la parade des anciens qui fonctionne encore
Face à ce système bien huilé, la solution la plus simple ne vient pas d’un pesticide mais d’une astuce de jardinier héritée des vergers. Il suffit d’enrouler une bande engluée ou de la glu arboricole à environ 20 cm du sol, bien serrée autour de la tige ou du support, sans feuille qui la touche : les ouvrières restent alors au pied, et les pucerons perdent leur garde rapprochée. Deux minutes de pose, zéro produit chimique, et c’est toute la logistique de l’élevage qui se grippe.
L’intérêt de bloquer les fourmis en premier plutôt que d’attaquer directement les pucerons, c’est que ça laisse le champ libre aux auxiliaires naturels. Une fois l’accès bloqué, les pucerons perdent leur protection, et les coccinelles ainsi que les autres auxiliaires peuvent alors reprendre leur place. On comprend mieux pourquoi tant de traitements au savon noir échouent sur le long terme : cela explique bien des échecs, quand on pulvérise du savon noir, les pucerons diminuent, puis reviennent quelques jours plus tard, simplement parce que les fourmis continuent d’entretenir leur troupeau en coulisses. La bande de glu doit rester efficace dans la durée : mieux vaut vérifier régulièrement qu’elle n’est pas saturée de poussière ou de débris, sous peine de voir les ouvrières trouver un passage.
Ce qui se joue vraiment une fois la glu posée
Bloquer les fourmis ne suffit pas toujours à faire disparaître une colonie déjà bien installée. C’est là qu’interviennent les prédateurs naturels, à condition qu’on leur laisse le champ libre. Coccinelles, chrysopes, syrphes dévorent les pucerons à tous les stades ; pour les attirer, on peut planter autour des fleurs mellifères comme le fenouil, la bourrache ou le cosmos. Un jet d’eau ciblé sur les tiges les plus infestées peut aussi accélérer le nettoyage, en complément d’un traitement au savon noir si l’infestation résiste.
Il existe même des cas où le rapport de force s’inverse malgré la présence des fourmis. Il existe une espèce de coccinelle, la coccinelle magnifique, qui vit au voisinage des fourmis rousses et qui n’est pas attaquée par elles, un mimétisme chimique dont les chercheurs peinent encore à percer tous les secrets. Preuve que même une alliance vieille de 50 millions d’années garde ses failles, pour qui sait où regarder sur la tige d’un rosier.
Sources : elleadore.com | blogs.futura-sciences.com

